Raoul Dastrac (1891-1969) peintre post-impressionniste


Raoul Dastrac, Autoportrait, Huile sur bois, 20x25, Musée Raoul Dastrac d'Aiguillon

Raoul Dastrac a montré très tôt des dispositions pour le dessin. Après le baccalauréat, il s'inscrivit à l'école des Beaux Arts de Paris où il fut l'élève de Jean Paul Laurens.

Après la guerre de 14-18 où il participa au transport des troupes sur la Voie Sacrée en 1916 ou aux liaisons avec les troupes anglaises sur la Somme en 1917, il revint aux Beaux Arts et travailla infatigablement dans son atelier de la rue du Pot de Fer à Paris.

À cette époque, il fréquenta de nombreux peintres parmi lesquels le québéquois Rodolphe Duguay et le savoyard Adrien Ouvrier. Il admirait les grands maîtres : Frans Hals, Cézanne et Rembrandt dont le "Bœuf écorché" est pour lui le plus grand chef d'œuvre.

1927 : année capitale. Un amateur d'art australien lui acheta toutes ses toiles. La même année, il hérita de son père une fortune accumulée en Argentine, ce qui lui permit de vivre à sa guise. Bon vivant, Raoul Dastrac put voyager et planter son chevalet à Cahors ou Avignon, en Italie ou aux Etats-Unis. Mais c'est surtout Paris qu'il adore et qu'il peint inlassablement. A partir de 1939, il cesse de peindre. Il meurt à Aiguillon le 5 avril 1969.

Le Musée d'Aiguillon porte son nom et expose au premier étage une vingtaine de ses toiles.

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Raoul Dastrac est né à Aiguillon le 9 octobre 1891 et décédé en cette même ville le 5 avril 1969 à 77 ans. Gascon et Aquitain par son patronyme et par toutes ses racines maternelles et paternelles, il était très sociable, jovial et chaleureux, prompt à l'enthousiasme, attaché à ses camarades et ses amis. Apte à saisir très vite les caractères et les manies, il était bien l'homme de ce terroir gallo-romain, frère jumeau de la Toscane, avec une certaine attirance vers le pays d'élection d'Aliénor d'Aquitaine dont il maîtrisait la langue, aussi bien que celle de Jasmin ou de Cervantès.

Les dispositions très précoces pour le dessin l'orientèrent tout naturellement après son baccalauréat au Lycée d'Agen, vers l'Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris dont il fut l'élève jusqu'à son incorporation militaire, en 1912, et vers l'atelier de Jean-Paul Laurens. Ce maître incontesté de la peinture historique avait décoré le Capitole de Toulouse, la Sorbonne et l'Hôtel de Ville de Paris ; il était, de l'avis unanime, un excellent professeur. Comme tous les maîtres-peintres à toutes les époques, Jean-Paul Laurens connaissait les arcanes de son art et, tel Léonard, n'ignorait rien du jeu de l'ombre et de la lumière, des règles de composition d'un tableau, de l'accord des couleurs.

L'apprentissage de Raoul Dastrac est interrompu de 1912 à 1919. Le tableau trouve difficilement un emploi à la caserne et encore moins sur le front, dans une unité de transport de troupes sur la Voie Sacrée en 1916 ou sur la somme en 1917, en liaison avec les troupes anglaises. Heureux encore si l'on a survécu et si l'on a pu se faire la main sur de rarissimes croquis.

Impécunieux, travailleur opiniâtre dans son atelier de la rue du Pot-de-Fer évocatrice de François Villon, Raoul Dastrac, voisin immédiat de son ami le sculpteur Lot-et-garonnais Daniel Bacqué, retrouve fusains, crayons, palette et pinceaux. Il reprend son apprentissage aux Beaux-Arts dans l'atelier de Paul-Albert et Jean-Pierre Laurens ayant pris la suite de leur père, et, surtout, à l'Académie Julian, rue Dragon où, avec ses amis de la "Société Baudelaire" et des "Rencontres Internationales des Arts et Lettres", Roger Limouse, Albert Larcher, de Sanctis, Maréchal, Jules Cavaillès, Castaing, de Montcabrier, de Vangel..., il va acquérir une maîtrise incontestée. A une époque où artistes et hommes de lettres semblent vouloir jouer au plus farfelu, où "cubistes", surréalistes, lettristes, dadaïstes se disputent une originalité "négative", destructrice nietzschéenne du passé et des musées au nom de la naïveté, de la spontanéité, Raoul Dastrac, pas plus que Fragonard, Ingres et quelques autres de quelque renom, ne craint d'être "fichu" en préparant le Prix de Rome.

Il entre en loge avec un sujet très éloigné de ses goûts. "Saint-Antoine au désert" lui impose un modèle de vieillard étique et de lion de jardin d'acclimatation sur fond de dunes de sable. Grand ami de la nature, de la mer, de la montagne, des arbres, des jardins, des fleurs, des fruits, des beaux objets, bon vivant, Raoul Dastrac n'est attiré ni par l'ascétisme, ni par la spiritualité. Néanmoins, sa toile est bien construite et ses couleurs sont bien accordées. Il ne renouvellera pas l'épreuve du concours du Prix de Rome, d'autant plus qu'une chute dans son atelier de la rue du Pot-de-Fer le privera longtemps, après une très délicate opération chirurgicale, de l'usage de la main gauche : celle de la palette. Il se bornera à exposer régulièrement au Salon des Artistes Français et au Salon d'Automne, à concourir pour le Prix Chenavard.

Au printemps de 1927, un amateur d'art directeur des Opéras de Sydney et de Melbourne, séduit par sa peinture, acquiert toutes les toiles de la rue du Pot-de-Fer et s'engage à acheter toutes celles qu'il accepterait d'aller peindre en Australie. Raoul Dastrac qui va enfin -- et c'est très exceptionnel -- pouvoir vivre de sa peinture, est prêt à accepter ; mais la mort de son père va transformer sa vie.

Son père vivait à Aiguillon de revenus de 1914 dévalués, inconscient semble-t-il des sommes qui se capitalisaient en Argentine sans qu'il en prélevât jamais un centime pour lui-même ou pour son fils. Considéré comme un maître par ses pairs mais toujours insatisfait de son œuvre sur laquelle il ne revenait pas, estimant qu'un "repentir" accentue toujours les défauts plus qu'il ne les corrige, il se sentait, trop modestement, encore trop loin de ses modèles, tel le "Bœuf écorché" de Rembrandt au Louvre, pour lui chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. Après un premier voyage en Argentine en 1927 pour régler la succession, il organise sa vie nouvelle. Il passe à son ami Maréchal l'atelier de la rue du Pot-de-Fer et loue un appartement de six pièces avec atelier et terrasse au sixième étage d'un immeuble neuf donnant sur la rue du Vieux Colombier et sur la place de l'Eglise Saint-Sulpice avec une splendide vue panoramique vers le nord de Paris, de la Tour Eiffel à Notre-Dame en passant par le Sacré-Cœur de Montmartre.

Et toujours peintre avant tout, dans son enthousiasme pour les motifs nouveaux qui lui sont offerts, il peint ce Paris qu'il aime par-dessus tout, dont il retrouve l'histoire entre le Louvre et la montagne Sainte-Geneviève. Il plante son chevalet devant le Pont-Neuf, devant le Pont Marie, dans cette île Saint-Louis qu'il aime tant ; il en ramène, en deux séances de trois heures, de nouveaux chefs-d'œuvre au sens littéral. Il travaille très vite. L'acuité, la précision de son œil sont exceptionnelles. Sur place, il voit instantanément le tableau achevé. A peine s'il esquisse quelques traits au fusain ou de la pointe du pinceau et, tout de suite, c'est sur la palette comme une fringale du mélange des couleurs. Progressivement les plans s'ajustent, les couleurs se font valoir l'une l'autre comme les notes d'une symphonie. Un léger recul, un clignement des paupières : vif comme l'éclair, un mélange de la pointe du pinceau, une touche, et c'est tout un coin qui s'éclaire et chante...

La période 1928-1935 est, pour le peintre Raoul Dastrac, un sommet. Parallèlement à l'accomplissement de sa joie de peindre, en homme désormais parfaitement libre, il s'attache encore à parfaire sa formation. Jusqu'en 1927, seuls les musées d'Agen, de Toulouse ou de Paris lui ont offert des modèles magistraux, de Giotto à Goya ou Manet en passant par Rubens, Rembrandt, Ruysdael, Chardin et les autres, qui, tous, ont apporté quelque chose. Il peut désormais, avec un chauffeur qui le libère du souci de conduire une voiture, parcourir la France en sa merveilleuse variété, déployer son chevalet devant le Pont Valentré à Cahors ou face au Pont Saint-Bénézet en Avignon, sillonner les routes d'Italie, d'Allemagne ou d'Autriche, d'Angleterre ou d'Ecosse, des Flandres ou de Hollande, passer des heures à la National Gallery, à l'Alte Pinakothec ou au Prado, à Kassel ou à Vienne, ramener et engranger une prodigieuse moisson de leçons et d'observations, de quoi persuader le plus doué, le plus enthousiaste des maîtres qu'il n'est qu'une fraction infime d'une constellation. Il découvre à Harlem que Frans Hals peignait à longues touches comme, un siècle plus tard, Fragonard à Padoue, Sienne ou Florence et que le secret de certains tons était perdu depuis six cents ans. Il découvre aussi les musées d'Amérique : ceux des Etats-Unis, du Mexique, du Brésil à Rio et à Sao Paulo ; il découvre le monde infini des faux et son œil désormais infaillible ne le trompe pas.

En 1930 Raoul Dastrac se sent à l'étroit dans son atelier du Vieux Colombier. Un architecte, ami de Picabia et de Cavaillès, lui cède rue Victor Duruy, dans le 15ème, la moitié de son jardin sur laquelle il construit un petit hôtel particulier. L'étage est entièrement occupé par un très grand atelier dont la vaste verrière lui offrira le thème des toits de Paris aux différentes saisons.

Mais il a, très vite, la nostalgie de Saint-Germain-des-Prés et, prompt dans ses décisions, revient dès 1935 à l'angle du Boulevard Raspail et de la rue d'Assas, au cinquième étage d'un immeuble de la rue du Cherche-Midi, face au Square Boucicaut. Hélas, l'appartement n'a pas d'atelier. Le chevalet ne sera plus déployé que pendant des séjours au bord de la mer en Bretagne ou en Normandie, ou pendant une cure à Capvern.

La déclaration de guerre le trouve à Aiguillon, mais il n'est plus mobilisable. Il subira l'occupation à Paris. La source Argentine est à peu près tarie. Sa mère meurt en 1955. Il se marie le 9 juillet de la même année, déménage de la rue Cherche-Midi pour la rue de Verneuil et regagne définitivement Aiguillon en février 1969. Il n'a pratiquement pas repris le pinceau depuis 1939 mais son jugement est quasi infaillible et il participe à des émissions radiophoniques ou télévisées sur les faussaires, en particulier sur les faux Vermeer. Nul mieux que lui n'aurait su les déceler. On peut regretter qu'il ait arrêté peut-être prématurément son œuvre. Sans doute n'a-t-il pas voulu risquer les modifications que la défaillance d'un œil pouvait entraîner dans sa manière ; grand lecteur de Balzac, il n'a pas voulu risquer la vaine recherche du "Chef-d'œuvre inconnu". Mais Vermeer n'a pas besoin de centaines de toiles pour que survive son nom, ni Vinci, ni Bazille, ni Fouquet dont Daniel Bacqué a fait une belle statue. Lorsque Raoul Dastrac débarquait à Buenos Aires, la "Prensa" annonçait "à la une" l'arrivée "del gran pintor frances : Raul Dastrac". Soucieux de mesure en un siècle d'hyperbole et, comme Raoul Dastrac, de probité, de travail simplement bien fait par un maître en son art, nous conclurons sobrement comme il l'eut aimé : "C'était un peintre !"

Lui qui avait toujours refusé d'exposer dans une galerie, modeste et comme importuné, il aurait répliqué par son expression favorite : "Figure-toi".

Henri Lamor

Docteur en Droit Licencié es Lettres

Cousin et familier de Raoul Dastrac

Et, dans les années 30, Ami du Groupe Baudelaire

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